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de Kartõ di Crømo

Les caméras de surveillance

Tu aurais pu travailler pour le septième art, Etre utile, étaler tous tes talents, ton art ; Avec intuition et tact installer l’artifice, Apporter modestement ta pierre à l’édifice. Regarde les acteurs, ils sont déjà en place, Le décor est posé, les techniciens s’entassent, Et une goutte au front celui qui tient les rênes, Approche d’un pas lent c’est le metteur en scène ! Tu aurais pu, je le dis, être parmi ces rangs, Alimenter les rêves et aimanter les gens, Enregistrer les rires, les larmes et les éclats, Et sur tous les registres agir et être là. Mais ton esprit casanier t’a vissé au plafond, Limitant ta focale à une toile de fond. Loin des feus de la rampe, tu finis en faïence, Te voilà devenue une caméra de surveillance.   Tu aurais pu, je le crois, à peu de chose près, Devenir une caméra qu’on pose dans un pré, Un tout petit appareil qui suit la vie de ceux, Qui sortent du sommeil lorsqu’ils sont amoureux. Tu aurais suivi leurs pas, tu aurais fleuré leurs peaux, Et filmer je ne sais quoi dans les moments les plus chauds. Ton rôle aurait été clair, limpide et important, Tu aurais pu aussi voir la naissance d’un enfant. Elle ignore l’art mais elle a l’art de se faire ignorer, Et c’est là un objectif qu’on a plaisir à charmer, Derrière ton socle de fer tu n’es pas cette caméra, Et tu ne prendras jamais des clichés du bout du bras. L’œil rivé sur les parkings et les centres commerciaux, Ta vie est triste à mourir, assistant seule aux assauts, Tu aurais pu filmer quelques familles en vacances, Mais tu restes là plantée une caméra de surveillance.   Tu aurais pu écouter les mots des survivants, Inscrire ton langage dans les marges du temps, Avec pudeur et calme colmater les trous noirs, Et limiter l’oubli, transmettant la mémoire. Te glissant dans une poche, à l’arrière d’une voiture, Tu serais le complice d’enquêtes en filature. Du journaliste de fond, l’allier et le radar, Mais de nos jours au fond, ce dernier se fait rare. Tu aurais pu apporter mille et un témoignages, Donner avec esprit du poids à tes images, Prenant le poult du monde faire des documentaires, Mais ton œil est menteur, tes peurs élémentaires. Tu aurais pu relayer les poèmes et les chants, Ou déguster les plaisirs que recèle le hors-champs, Mais tu restes planquée, crispée comme une balance, Finissant ta vie en caméra de surveillance.